Parfois certains la voyaient, parfois pas. Aussi, lorsque Kale, le chauffeur du car, se rendait
compte que les signes de Leigha passaient inaperçus, il actionnait sa sirène à l’entrée du
tournant. Les touristes s’exclamaient. Oh, regardez la petite fille qui fait signe. Tous les
passagers se tournaient vers elle, répondant à son au revoir dans le nuage de sable que projetait le car.
Inaccessible autrement qu’au terme d’un trekking éprouvant dans la montagne, le site de Bao Min Ngo
était resté longtemps à l’écart des circuits touristiques. Mais depuis que la voie ferrée avait été ouverte
dans la vallée, c’était devenu l’un des plus prisés de la région. Dès leur arrivée, les voyageurs
empruntaient un car qui grimpait 1.517 mètres plus haut, par une piste en terre qui égrenait ses 28
lacets à flanc d’une montagne vertigineuse. Le soir, Kale redescendait les touristes dans la vallée,
s’amusant à négocier ses tournants avec une précision étonnante. Leigha faisait partie du spectacle.
Après que le car eut tourné, elle empruntait un petit sentier caché dans la végétation luxuriante pour
déboucher au lacet du dessous, où les touristes la retrouvaient, amusés. Ainsi de suite jusqu’au dernier
tournant. Un lacet sur deux, les touristes la filmaient, riant de la vitesse apparente avec laquelle, ses
longs cheveux noirs au vent, elle dévalait la pente. Au dernier tournant, Kale ouvrait la porte du car pour
faire entrer la gamine. Et lui permettre de récolter quelques pièces de monnaie.
Quand les touristes lui demandaient ce qu’elle ferait plus tard, elle répondait invariablement qu’elle
serait institutrice.
Forts de nos 45 ans d’expérience, nos produits, mesdames messieurs, sont d’une qualité inégalée. Nos
acheteurs sillonnent le monde à la recherche des meilleures pièces. Nos ingénieurs perfectionnent en
permanence la vitesse de déclenchement. A la microseconde, mesdames messieurs, oui oui à la
microseconde. Nos équipes de production agissent comme de véritables orfèvres, garantissant le
meilleur rapport efficacité prix. Telle la tique qui attend sa proie des dizaines d’années, nos mines
antipersonnel restent effectives un siècle s’il le faut.
Ad vitam aeternam, tel est notre slogan !
Leigha et Kamboja ignoraient tout de ces atouts technologiques. Ce jour-là, elles avaient réussi à éviter
la corvée des lacets. Oui c’était chouette de se faire applaudir, mais elles ne profitaient guère de
l’argent récolté. Elles avaient prétexté ce mal de ventre bizarre que leurs grandes sœurs ressentaient
chaque mois.
Elles s’étaient donné rendez-vous près de la cascade, où elles avaient joué à s’éclabousser. Ensuite,
elles avaient entamé une partie de me-noung, sorte de cache-cache où l’on est en même temps
chasseur et chassé.
Petite et svelte, Kamboja avait l’art de se camoufler en rampant sans faire de bruit. Pas pour rien qu’on
l’avait surnommée Cobra. Sa lenteur l’aidait au me-noung. De son côté, se croyant cachée par les
buissons, Leigha avançait maladroitement dans sa direction, accroupie comme une grenouille. Kamboja
souriait. Elle s’apprêtait à plonger dans ses jambes en imitant le cri de la grenouille. Plus que quatre
mètres, trois… vas-y vas-y, petite grenouille… Un mètre…
Clic.
Ce bruit. C’était la première fois qu’elles l’entendaient, mais elles savaient toutes les deux ce qu’il
voulait dire. Le grand méchant loup. Une mine au me-noung… Elles n’avaient jamais lu de publicité
pour les mines, pas plus qu’elles n’en connaissaient le mode d’emploi. Pourtant, cette microseconde-là,
la microseconde de leur vie, elles la vécurent intensément. Dès que Leigha posa le pied sur la mine, à
l’instant même où le cobra se jetait sur la grenouille, leurs regards se croisèrent. Leurs yeux se
parlèrent. Tout l’amour de cette amitié qui les unissait depuis onze ans se figea dans cet échange. Je
suis avec toi, Leigha. Je suis avec toi, Kamboja.
Clic. Boum. La microseconde était terminée.
La douleur fut fulgurante. Une brûlure intense et une sensation d’écartèlement brutale. Un choc dans
l’estomac, et l’impression d’avoir ses membres éparpillés de tous côtés. Leigha fut propulsée plusieurs
mètres plus loin.
Elle hurlait. A la vue de sa cheville et de son pied, coincé dans sa bottine à cinq mètres d’elle. Mais
surtout face au regard de Kamboja, les yeux exorbités et la bouche grimaçante, un visage intact mais
bizarrement détaché de son corps volatilisé. Cobra décapité.
Sur la civière improvisée qui l’emmenait au dispensaire, Leigha, inconsciente, serrait toujours dans ses
bras la tête de son amie, mélangeant ses larmes à son sang.
Ad vitam aeternam, mesdames messieurs ! Nos ingénieurs se font un devoir d’améliorer sans cesse
nos produits, dorénavant certifiés Iso 14.001 grâce à une innovation majeure dont nous sommes
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Lorsque Kale se rendait compte que les signes de Leigha restaient inaperçus, il actionnait sa sirène.
Alors des touristes s’exclamaient. Oh, regarde la petite fille qui fait signe avec sa béquille. Et les
passagers se tournaient vers elle, les cheveux au vent dans la poussière de la piste.
Après, avec une vitesse impressionnante, elle empruntait le petit sentier qui descendait jusqu’au lacet
du dessous, et ainsi de suite jusqu’au dernier. Là, Kale ouvrait la porte du car pour la faire entrer. Sa
récolte de pièces avait bien augmenté, était-elle obligée de reconnaître, depuis que, le matin, elle ne
devait plus se nouer qu’un lacet sur deux.
Et quand les touristes lui demandaient ce qu’elle ferait plus tard, elle répondait invariablement qu’elle
serait démineuse.